En bref

Le Ghetto de Venise fut établi par décret du Sénat vénitien le 29 mars 1516, confinant la population juive de la ville à une petite île de Cannaregio, site d'une ancienne fonderie, geto en dialecte vénitien, origine littérale du mot « ghetto » employé aujourd'hui dans le monde entier. Cinq synagogues historiques subsistent, discrètement intégrées à des immeubles ordinaires. Une petite communauté juive vit encore à Venise, et le Museo Ebraico di Venezia propose des visites guidées des synagogues.

En un coup d'œil

Établi
29 mars 1516, par décret du Sénat vénitien
Emplacement
Cannaregio, sur le site d'une ancienne fonderie (« geto »)
Synagogues historiques
Cinq : Tedesca, Canton, Italiana, Levantina, Spagnola
Fin de l'enceinte
Portes retirées en 1797, sous les troupes d'occupation de Napoléon
Où le visiter
Museo Ebraico di Venezia, Campo del Ghetto Nuovo
Dernière vérification
Août 2026

Un mot né sur cette seule île

Chaque usage du mot « ghetto », dans toutes les langues où il apparaît aujourd'hui, remonte à ce coin précis de Cannaregio. Avant 1516, le site abritait une fonderie, un geto ou ghèto en dialecte vénitien, le mot désignant l'atelier de fonte qui s'y trouvait alors. Le 29 mars 1516, le Sénat vénitien promulgua un décret confinant la population juive de la ville à ce même site, et le nom de la fonderie resta attaché au quartier qui la remplaça. Depuis Venise, le mot voyagea avec l'institution qu'il désignait, appliqué plus tard à des quartiers juifs séparés ailleurs en Europe, puis, au XXe siècle, à toute zone de confinement ethnique forcé ou de fait. L'origine est précise et traçable jusqu'à cette seule place, comme peu de mots du langage courant peuvent l'être.

Nouveau, vieux et le plus récent, dans le mauvais ordre

La zone établie en 1516 se nomme à juste titre le Ghetto Nuovo, le « Nouveau Ghetto », bien qu'elle soit la partie la plus ancienne et la première du quartier. Le nom suit l'identité antérieure du site, qui abritait la plus récente des deux fonderies de la ville, et non l'ordre dans lequel la communauté juive elle-même s'y est étendue. En 1541, le quartier s'agrandit avec le Ghetto Vecchio, le « Vieux Ghetto », ajouté pour loger des marchands levantins et nommé d'après la fonderie plus ancienne qui s'y trouvait auparavant. Une troisième extension suivit en 1633, le Ghetto Nuovissimo, le « Tout Nouveau Ghetto ». Lu comme du français ordinaire, un ordre Vieux, Nouveau puis Tout Nouveau n'a aucun sens ; lu comme des noms de fonderies hérités, il en a parfaitement.

Comme le site ne pouvait s'étendre au-delà de ses limites fixes, même quand la population qui y vivait augmentait, il ne restait qu'une direction : le haut. Les bâtiments du Ghetto s'élevèrent par endroits sur six ou sept étages, assez hauts pour rester aujourd'hui parmi les immeubles résidentiels les plus élevés de la Venise historique, témoignage physique direct d'une communauté entassée dans un espace qui n'a jamais eu le droit de s'élargir.

Portes, couvre-feux et trois siècles derrière elles

Le Ghetto n'était pas simplement un quartier portant un nom, c'était une enceinte. Les portes des ponts qui y menaient étaient fermées et gardées la nuit, et les habitants devaient être rentrés avant le couvre-feu. En dehors du quartier, les habitants juifs devaient porter des marques distinctives, un badge puis, plus tard, un chapeau ou un béret jaune pour les hommes, rendant leur statut visible au premier regard partout ailleurs dans la ville. Ce régime perdura, avec des variations, pendant près de trois siècles, façonnant la vie quotidienne de génération en génération de juifs vénitiens qui vécurent, travaillèrent, prièrent et élevèrent leurs familles dans un espace verrouillé de l'extérieur chaque nuit.

Cinq synagogues cachées dans des immeubles ordinaires

Une synagogue indépendante, visible comme telle depuis la rue, n'était pas autorisée. La communauté construisit donc ses synagogues, appelées scuole, comme des étages supérieurs insérés dans des immeubles ordinaires, sans marque extérieure et reconnaissables seulement par qui savait où regarder. Cinq de ces synagogues historiques subsistent de cette époque, chacune bâtie par et pour une communauté différente qui s'installa au fil du temps dans le Ghetto. La Scuola Grande Tedesca, construite pour la communauté allemande en 1528, est la plus ancienne. La Scuola Canton suivit au début des années 1530. La Scuola Italiana fut établie en 1575. La Scuola Levantina et la Scuola Spagnola, au service respectivement des communautés levantine et séfarade, furent construites au milieu ou à la fin du XVIe siècle. Ensemble, elles forment l'une des concentrations les plus remarquables d'architecture synagogale historique en Europe, d'autant plus frappante que chaque bâtiment paraît, depuis le campo, tout à fait ordinaire.

De Napoléon aux déportations

L'enceinte physique prit fin en 1797, lorsque les troupes d'occupation de Napoléon abattirent les portes du Ghetto, bien que l'égalité civique complète pour la population juive de Venise ne fût pas immédiate et vînt par étapes au cours du siècle suivant. Le chapitre le plus sombre de la communauté survint sous l'occupation du XXe siècle : en 1943 et 1944, sous le contrôle allemand et le régime fantoche de Salò, des juifs vénitiens furent arrêtés et déportés vers des camps nazis, et la majorité des déportés n'y survécurent pas. En 1980, un mémorial de bronze du sculpteur lituano-américain Arbit Blatas fut installé sur le Campo del Ghetto Nuovo, commémorant les plus de deux cents juifs vénitiens déportés depuis cette place. Il s'y trouve encore aujourd'hui, présence silencieuse et incontournable sur un campo par ailleurs animé par la vie ordinaire d'un quartier habité.

Une communauté qui vit encore ici

Une petite communauté juive vit aujourd'hui encore à Venise, estimée en général entre 450 et 500 personnes, et le Ghetto en reste le centre. Le Museo Ebraico di Venezia, sur le Campo del Ghetto Nuovo, organise des visites guidées à l'intérieur des synagogues historiques elles-mêmes, seul moyen pour la plupart des visiteurs d'en voir l'intérieur. Le mouvement Habad maintient une présence active dans le quartier, avec notamment un restaurant casher, Gam Gam, près du pont à l'entrée du Ghetto, et une boulangerie casher à proximité. Ce que cette communauté cuisine encore, des sarde in saor au salami d'oie, fait l'objet d'un article séparé sur Inside the Lagoon ; ce qui compte ici, c'est qu'après cinq siècles, le Ghetto n'est pas une curiosité historique conservée sous verre. C'est un petit quartier juif vivant et actuel, qui se trouve aussi être le lieu où est né le mot qui le désigne.

Sources

  1. Museo Ebraico di Venezia (Musée juif de Venise) — histoire du Ghetto, synagogues et visites guidées
  2. Comune di Venezia — documentation sur le patrimoine du Ghetto
  3. Comunità Ebraica di Venezia (Communauté juive de Venise) — histoire communautaire et vie actuelle

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